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Marianne

Les capitales du roman noir Parme, requiem pour une ville défunte

Or, encens et poussière

Créateur du personnage récurrent du commis­saire  Soneri, désormais très populaire en Italie, Valerio Varesi situe tous ses romans dans la cité ducale chère à Stendhal. Le brouillard y est fré­quent et, derrière les vieilles pierres, le monde moderne pas très lumineux

Asti, 21 août 2020 Par Alain Léauthier

Valerio Varesi, 61 ans en ce mois d’août, est né à Turin, mais c’est Parme qui colle à ses semelles et revient sans cesse sous sa plume. « Si je dois imaginer une ville, dit-il souvent, forcément je pense toujours à Parme… » Des per­sonnages de sa vie à ceux de ses livres, tout rattache cet homme aimable à la cité du­cale d’Émilie-Romagne que, de ce côté-ci des Alpes, on as­socie encore à Stendhal et à une certaine chartreuse lui ayant assuré une éternelle gloire littéraire. Justement, plus francophile que Varesi, c’est difficile. Il parle notre langue, aime parcourir le bo­cage normand et les collines provençales, admire Léo Ma­let, le père de Nestor Burma, et, dans son panthéon litté­raire, Simenon figure

Très haut aux côtés de son compatriote sudiste Leonardo Sciascia. Pourtant, Valerio Va­resi a dû longtemps patienter jusqu’à la fin 2016 exacte­ment, avant que soit traduit en France un de ses polars, bâtis autour d’une figure ro­manesque, le commissaire Franco Soneri de la Questure de Parme, désormais aussi fa­milière outre-Alpes que celles du commissaire Montalbano, imaginée par le regretté Sici­lien de Porto Empedocle, An­drea Camilleri, ou du com­missaire Ricciardi, inventé par le Napolitain Maurizio de Gio­vanni.

 

Publié à la fin de mai aux édi­tions Agullo, Or, encens et poussière est paru treize ans plus tôt en Italie. Avec peu de moyens, depuis 2016 donc, Agullo rattrape peu à peu ce retard, dont Varesi croit com­prendre les raisons. « Il me semble qu’à l’étranger, l’Italie du roman noir est perçue à travers le filtre du cliché criminel mafieux ou camor­riste, et celui qui s’éloigne de tout cela trahit les attentes

des lecteurs étrangers très souvent fourvoyés par cette image italienne.» De fait, dans l’imaginaire collectif, Parme doit moins sa réputa­tion aux méfaits de la malavi­ta qu’à deux produits emblé­matiques de la gastronomie transalpine (jambon et fro­mage) et à la richesse de son patrimoine. Ainsi, quand on lui rend visite, Varesi vous en­traîne-t-il aussitôt piazza del Duorno, où il joue les guides éclairés devant la cathédrale décorée par le Corrège ou la verticalité intimidante et oc­togonale du Baptistère de marbre rose. Dans les quinze opus de la série Soneri, il met constamment en scène cette Parme cossue et gourmande,

fière de ses vieilles pierres, menant des activités en appa­rence paisibles et légales sous les « ors » de son passé pres­tigieux. Pour conjurer les im­passes d’une enquête ou les tourments d’une vie privée compliquée, Soneri s’attable régulièrement devant un plat d’ anolini, (des raviolis en bouillon), un tortelli de pommes de terre, des tripes ou des tranches de culaccia (charcuterie typiquement parmesane). Comme son « héros », avec lequel il se dit « d’accord » sur l’essentiel, Va­resi apprécie aussi la bonne chère, goûte sans honte les bienfaits de l’enracinement, mais, malgré les habits d’ ap –

parat, il ne nourrit guère d’illusion sur la nature déli­quescente de sa ville d adop – tion. Métaphore morale et po­litique autant que réalité cli­matique locale, dans nombre de ses livres une brume per­sistante et envahissante fait écho aux incertitudes d’un Soneri vieillissant comme à l’opacité des milieux de pou­voir auxquels ses investiga­tions le confrontent : ceux qui ont pignon sur rue (élus, hauts fonctionnaires…) et ceux qui agissent en marge des lois (mafias sudistes blan­chissant l’argent sale dans le Nord ou nouvelle criminalité venue des ex-pays de l’Est). Les uns et les autres liés,

complices ou en guerre ou­verte au gré des opportunités.

Territoire mental

À la seule aune de cette veine très courante dans le roman noir actuel (le « dévoilement » de l’état du monde), Varesi ne se distinguerait guère d’une foule d’auteurs de toutes na­tionalités. Mais il y ajoute sa patte, une écriture élégante en quête de « l’âpre vérité » chère à Stendhal (encore lui…) et, bien sûr, Parme. Un terri­toire précis, physique et men­tal dont Varesi et Soneri, ro­man après roman, cartogra­phient les mutations sous les effets conjugués de la mon-

dialisation des échanges et de la confusion croissante des valeurs et des comportements humains.

Dans le dernier roman, la piazza del Duomo, coeur pa­trimonial de la ville, sert de décor à un mariage unissant symboliquement une dynastie locale « blasonnée » et une famille de joailliers affairistes travaillant de mèche avec un groupe de Roms spécialisés dans le pillage des objets en or dans les églises. « Cette espèce de profanation nocturne qui transformait la piazza en dé­filé de haute couture ne man­quait pas de vulgarité, écrit Varesi. […] Le caquetage au milieu des marbres sculptés d ‘Antelami jurait avec les notes de l’orgue qui s’échap-

paient du porche grand ouvert de la cathédrale. » Soneri a ses refuges pour tenter d’oublier des bouleversements le ren­dant sans cesse plus nostal­gique d’un passé forcément fantasmé. La chaleur d’un bar à vin où il devise avec un noble déchu se nourrissant des restes laissés par les convives, celle d’un bistro figé dans le temps, La Latteria, « patrie perdue de ses espoirs de jeu­nesse » et de longues balades solitaires et nocturnes dans des nies désertées. Le com­missaire y traque la beauté in­tacte d’édifices ayant échappé aux laideurs de la spéculation immobilière, et, plus encore, l’esprit de résistance d’une des rares villes italiennes à s’être dressée avec succès contre l’avancée des fascistes en 1922. Mais cette Parme, si­tuée plus particulièrement dans le quartier prolétaire de l’Oltretorrente, de l’autre côté de la rivière qui lui donne son nom, a disparu. Les usines sont désormais à dix kilo­mètres du centre, les zones commerciales et les entrepôts grignotent la campagne, les « ouvriers en bleu de travail et à vélo […], les ménagères qui faisaient leurs emplettes en se hélant en dialecte d’un trot­toir à l’autre » ont laissé place aux cadres supérieurs « en uniforme de représentation, parfumés et amidonnés » comme à ceux, venus du monde entier et étrangers à une histoire ignorée, qui les servent ou se servent et par tous les moyens possibles. Évoquant sa créature, Varesi reconnaît former avec elle un couple de « deux êtres mé­contents et déçus de la ma­nière dont le monde a évolué ». Ils éprouvent pareillement l’urgence de quitter Parme pour les Apennins tout proches où, enfin, le brouillard disparaît en s’éle­vant vers les sommets. Dans Or, encens et poussière, Sone­ri mène à bien son enquête, et, à défaut de pouvoir changer l’ordre des choses, sauve ses amours. Valerio Varesi n’a pas trouvé meilleur manifeste pour continuer à vivre.

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CHRONIQUE «JEUDI POLAR» LES OMBRES DE PARME par Alexandra Schwartzbrod
CHRONIQUE «JEUDI POLAR» LES OMBRES DE PARME
Par Alexandra Schwartzbrod — 13 août 2020
Libération

Site Libération

Avec «Or, encens et poussière», l’auteur italien Valerio Varesi nous attache à un flic tout en douceur et en chagrin.

Il faut aimer les polars un peu éthérés pour se plonger dans le dernier roman de l’italien Valerio Varesi. Surtout ne pas s’attendre à des scènes de castagne, à un personnage de dur à cuire cynique et désabusé. Non, ce polar-là est pour les rêveurs, les poètes. Son héros, le commissaire Soneri, au passé tragique (il a perdu une femme et un enfant), est un homme éperdument amoureux qui crève de trouille de perdre la femme qu’il aime. Angela ne lui a pas caché être attirée par un autre et joue un peu avec lui, attisant sa jalousie et son insécurité. Il passe donc ses journées à arpenter les rues de Parme, sa ville, pour penser à autre chose, espérant et redoutant à la fois croiser l’amant sur son chemin. Gourmand, il s’arrête souvent dans un bar à vin pour manger du grana en buvant du Lambrusco avant de fumer un bon toscano.

C’est un grand romantique, ce flic, et cela explique aussi pourquoi il se prend d’intérêt pour Nina Iliescu, une immigrante roumaine d’une grande beauté dont le corps a été retrouvé carbonisé au bord d’une route dans la plaine du Pô, à proximité d’un lieu fréquenté par les gitans. Elle semblait être prête à tout pour s’arracher à sa vie précaire, trouver un homme, fonder une famille. Et d’ailleurs, elle était enceinte quand elle a été tuée, et cette information serre le cœur de Soneri. Qui était vraiment cette femme ?
A force d’enquêter, Soneri découvre que Nina collectionnait les amants au sein de la haute société parmesane et qu’elle s’était fait une spécialité de les quitter en les laissant frustrés et furieux. Sa mort est-elle une vengeance ? Un règlement de comptes ? Un coup de folie ? L’intrigue est un peu dure à suivre mais peu importe, ce roman vaut surtout pour un personnage secondaire, formidable, Sbarazza, un clochard en costard, homme d’une grande élégance qui a l’habitude d’entrer dans les restaurants pour prendre la place de consommatrices (uniquement des femmes) et finir leurs assiettes ni vu ni connu. Il vit dans la rue mais on l’appelle Monsieur le marquis.

Alexandra Schwartzbrod  Site Libération

 

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